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Les Pépinières urbaines : quand les habitant·es participent à la fabrication de la ville

Comment construire une ville qui ressemble vraiment à celles et ceux qui l’habitent ? C'est la question à laquelle tentent de répondre les Pépinières urbaines (PU) - regroupée dans un programme d’animation, le PAPU - qui expérimentent une autre manière de fabriquer la ville.

Plutôt que de dérouler un projet d'aménagement pensé en amont uniquement par des expert·es de l’urbain, les PU installent, en amont d’un grand projet urbain structurant, une équipe pluridisciplinaire - coordonnée par le "pépiniériste" - pour co-construire un aménagement, un équipement de quartier, avec les habitant·es, étape par étape, à partir de leurs usages réels.

L’inspiration des PU : l'urbanisme tactique et transitoire. Différente des plans d'urbanisme classiques, souvent dominés par des préoccupations techniques, institutionnelles ou des calendriers politiques, cette approche plus agile remet l'usage et l’intérêt citoyen au centre du jeu.

Si l'urbanisme tactique dont s'inspirent les Pépinières urbaines est directement hérité des mouvements militants, des squats et des tiers-lieux, l'innovation du dispositif, financé par l’AFD, tient à la manière dont il en a institutionnalisé les principes en les appliquant à toutes les étapes du projet (diagnostic, conception, construction, gestion) et en les articulant aux grands projets urbains qu'elle finance.

En bousculant les habitudes des maîtrises d'ouvrage, les Pépinières urbaines proposent de passer d'un urbanisme de planification descendante à un urbanisme de coconception, où la ville ne se décrète plus d'en haut, mais se prototype puis se teste avec ses usager·es.

Dans cet article, Virginie Rachmuhl, coordinatrice du PAPU, le Programme d'animation des Pépinières urbaines, revient sur comment cette méthode d’urbanisme « agile », qui remet l'usage et l'habitant·e au cœur de la fabrique urbaine.

Traditionnellement, l’urbanisme est une science de temps long : des années d’études théoriques précèdent le premier coup de pioche. L’urbanisme transitoire, lui, renverse la vapeur. Il s’agit d’une démarche légère, peu coûteuse, utilisant souvent des matériaux de récupération pour expérimenter des usages immédiatement sur le terrain.

« L’urbanisme transitoire/tactique est intéressant car on ne se contente pas de faire des études théoriques, on teste des choses sur le terrain et on voit ce qui se passe. C'est du prototypage. »

Impliquer les usagers·ères et expérimenter sur le terrain pour ne pas se tromper

Cette logique de conception participative et de test s'illustre dans plusieurs pépinières :

  • A Dakar au Sénégal, le Sentoukaye : avant de figer le design des aménagements piétons ou des espaces de repos, l'équipe a fait fabriquer par des artisans locaux un « observatoire de rue » itinérant, le Sentoukaye, un système de lunettes/périscope. Cet outil expérimental a permis aux habitant·es de tester leur perception de l'espace et de faire remonter des contraintes réelles pour guider les futurs projets.
  • A Antananarivo à Madagascar, du mobilier urbain éphémère : la pépinière a conçu et testé divers prototypes légers (arrêts de bus, bancs, luminaires, barrières). Tester ces éléments à petite échelle permet d'en observer les usages avant de les répliquer et d'investir à plus massivement au sein du grand projet urbain portant sur les mobilités douces.
  • A Monrovia au Libéria, la création de community corners : la pépinière a conçu deux « coins communautaires » dans les quartiers de Woodcamp et Shoe Factory pour tester à faible coût des configurations d'espaces publics polyvalents (bibliothèques, aires de jeux) et leurs modèles de gestion. Ces apprentissages servent de test grandeur nature avant que le grand projet urbain de la ville (MIDP) n'étende et ne consolide définitivement l'ensemble des sites.
  • A Nairobi au Kenya, les conteneurs de Kayole Soweto : en réponse à une incertitude sur l'élargissement futur d'une ruelle, la pépinière urbaine a adapté son projet en remplaçant des constructions en dur par des équipements intégrés dans des conteneurs modulaires et démontables. Cette approche permet de répondre immédiatement aux besoins des usager·res tout en évitant de bloquer du foncier ou de gaspiller un budget lourd sur des infrastructures qui risqueraient d'être démolies.

En testant des aménagements de façon légère, on matérialise le diagnostic et on évite de se tromper sur l'investissement final. Cette méthode évite ainsi les erreurs de casting budgétaires : il vaut mieux investir une somme modeste dans une expérimentation grandeur nature plutôt que de financer un équipement lourd qui ne répondrait à aucun besoin réel.

Un pont entre l’éphémère et le durable

L’urbanisme transitoire ne s'oppose pas aux grands projets durables : il en est le laboratoire. Pour articuler les urgences du présent et le temps long de la fabrique de la ville, les Pépinières urbaines s'appuient sur une typologie d'interventions à plusieurs temporalités :

  • L’éphémère (l'événement) : des actions évènementielles courtes, qui répondent à un besoin ponctuel et immédiat - une animation, un embellissement, un nettoyage citoyen, sans ambition de durer ni de préparer directement autre chose. Ces activations d’espaces sont conçues pour créer du lien social, susciter l'intérêt des habitant·es, tester un lieu sur quelques heures ou quelques jours afin d'en apprécier les usages.
  • Le temporaire (l’usage d'attente) : l'occupation ciblée d'un foncier en attente de projet ou bloqué administrativement, pour y installer une activité provisoire sans chercher à la pérenniser.
  • Le transitoire ou tactique (le test de validation, la preuve de concept) : c'est le cœur de méthode de la Pépinière. Il s'agit d'aménagements physiques légers, réversibles et peu coûteux. Conçus pour tester directement les usages en conditions réelles, cette méthode permet de valider les besoins du terrain avant de figer la conception finale, avec pour objectif que le grand projet urbain final soit plus juste et mieux dimensionné.

Au-delà de la validation des usages, l'urbanisme transitoire répond aussi à une réalité très concrète du terrain : le temps qui sépare le lancement d'un grand projet urbain de sa réalisation effective est souvent long, et les emprises foncières identifiées pour accueillir les futurs aménagements sont fréquemment réinvesties par les habitant·es en attendant que le projet ne se concrétise. En activant ces espaces de façon encadrée, les Pépinières urbaines évitent qu'ils ne soient occupés de manière spontanée et non planifiée (parfois difficile à faire évoluer par la suite) tout en maintenant un usage utile du site jusqu'à la réalisation de l'aménagement définitif. Il faut toutefois noter une nuance : si les Pépinières urbaines se sont initialement inspirées des pratiques d'urbanisme transitoire/tactique - actions rapides, peu coûteuses, portées par une logique de réappropriation citoyenne et ancrée dans les usages et les initiatives locales de l'espace - le dispositif s'en est progressivement éloigné à mesure qu'il a gagné en maturité.

L'enjeu n'est plus seulement de tester un usage de façon éphémère et spontanée, mais d'est d’accorder une place croissante à la pérennisation des aménagements et à leur articulation étroite avec les grands projets urbains institutionnels qu'elles accompagnent ; au risque de perdre ce qui faisait leur caractère novateur, et de se rapprocher d'un projet d'aménagement plus classique, avec les contraintes de budget et de calendrier que cela implique.

Du test de terrain à l'ouvrage durable : le cas de la PU de Ouagadougou

À Ouagadougou, cette approche transitoire s'est matérialisée de manière très concrète : des pneus usagés ont été alignés pour délimiter un terrain de sport de proximité. Cette installation frugale et immédiate a rempli trois fonctions clés du diagnostic : sécuriser l'espace face aux véhicules, matérialiser les flux de circulation et observer l'appropriation du lieu par la jeunesse du quartier.

Ouaga pneu

« Cela protégeait l’espace, servait de clôture, évitait que les voitures viennent sur le terrain... Cela permettait de voir l’impact immédiat sur les usages et de tester des options d’aménagement sans pour autant que cela ne soit définitif. »

Ces enseignements de terrain ont permis d'affiner le projet d'aménagement définitif : une fois l'usage validé et le modèle de gestion calé avec les usager·es, le terrain temporaire a pu céder la place à une infrastructure pérenne, ajustée aux besoins réels et sans risque de gaspillage budgétaire.

Ouaga Pneu

La coconception : le cœur du réacteur des PU

Au sein des Pépinières urbaines, l’habitant·e n’est pas seulement consulté·e au début du projet via une enquête de satisfaction. Il·elle est présent·e à chaque étape, du diagnostic (quels sont les usages et la fréquentation ?), de l’idéation (que veut-on faire sur ce terrain et comment pourrait-on le faire ?) au design (quelle forme doit prendre l'aménagement ?) et la gestion (comment va-t-il vivre ensuite ?)

À Dakar, ce sont les enfants du quartier de la Cité Icotaf (commune de Pikine) qui ont dessiné leurs propres espaces de jeux. À Madagascar, des « permanences architecturales » s’installent directement dans des quartiers de la capitale Antananarivo pour créer un point de contact continu avec les riverain·es. À Kigali, la coconception prend la forme d'ateliers cartographiques et de marches exploratoires avec les habitant·es au sein de quartiers escarpés, afin de concevoir ensemble des escaliers et des petites places adaptés à leur quotidien.

Flavia Gwiza of Bantu Studio runs a co-design session with residents in Kagugu, Kigali

« Le rôle de l’équipe pépinière, c’est de transformer ces attentes en un projet. La co-conception, c’est le cœur de l’urbanisme transitoire. »

Cette méthode offre une possibilité que l’urbanisme classique n'a pas : le droit à l'erreur et l'ajustement. Parce que le cycle est court, on a le temps de construire, d'observer l'usage, de faire un retour et, si besoin, de réparer ou d'ajuster l'aménagement.

Le « Pépiniériste » : un chef d'orchestre multitâche

Pour mener à bien ces projets, un acteur joue un rôle essentiel : celui de pépiniériste. Incarné par des coalitions d'ONG, de collectifs d'architectes et d'acteurs sociaux, cet opérateur tiers fait la jonction entre la puissance publique et les communautés locales. Véritable « cheville ouvrière », il doit jongler avec des compétences variées : pluridisciplinarité, architecture, gestion de projet, mobilisation sociale et ingénierie institutionnelle. À la fois technicien et médiateur, il fait le lien entre la maîtrise d’ouvrage institutionnelle et les communautés locales.

La fonction est aussi passionnante que complexe : elle exige d'associer une rigueur technique (architecture, génie civil) à un savoir-faire social et une excellente connaissance du terrain (médiation, animation).

La difficulté principale du pépiniériste réside dans cet exercice d'équilibriste : réussir à faire dialoguer les temporalités lourdes de l'administration avec l'urgence du quotidien des riverain·es, tout en convainquant les autorités de faire de la place à la flexibilité et au droit à l'erreur.

Un enjeu politique : vers des villes plus humaines

Si l’urbanisme transitoire semble modeste face aux projets à plusieurs dizaines de millions d'euros, sa valeur ajoutée est immense. Il peut notamment permettre de contourner l’absence de foncier disponible ou les situations administratives bloquées en proposant des solutions temporaires qui répondent à des besoins urgents. Mais au-delà de la technique, c'est une vision de la société qui se dessine. Donner la parole aux habitant·es sur l'aménagement de leur quartier, c'est aussi reconnaître et les encourager à s'approprier pleinement leur droit de contribuer à la fabrique de la ville.

« L’urbanisme participatif est à défendre car il concerne les usagers des territoires : la ville doit être faite avec eux. C’est plus long, plus compliqué, mais cela produit des villes plus humaines. »

En construisant des compromis entre les contraintes financières et les attentes sociales, les Pépinières urbaines prouvent que la ville est un projet commun qui demande du temps, de l'écoute et, surtout, un savoir-faire partagé. C'est tout l'enjeu de la notion de “droit à la ville” : reconnaître aux habitant·es, en tant que citoyen·nes à part entière, la capacité à façonner et à s'approprier l'espace urbain, plutôt que de le subir comme un décor pensé sans eux.